« Lorsque la forêt s’en va, les traditions s’écroulent » : L’avertissement des autorités traditionnelles aux dirigeants 

Face à l’avancée inquiétante de l’exploitation illégale des forêts, les autorités traditionnelles montent au créneau et lancent un appel pressant aux décideurs nationaux. Dépositaires de la culture, garants des terres et protecteurs des ressources naturelles, les chefs traditionnels observent avec préoccupation la dégradation accélérée des forêts, qui menace non seulement l’environnement, mais aussi les modes de vie ancestraux des communautés

Les leaders coutumiers dénoncent l’ampleur des activités illégales : abattage clandestin, non-respect des quota, exploitation dans les zones protégées, corruption dans les circuits de délivrance d’autorisation et faiblesse des mécanismes de contrôle. Le phénomène s’installe au cœur des villages, avec des impacts directs sur les populations : raréfaction du bois, perte de biodiversité, perturbation des activités agricoles, déséquilibres climatiques locaux, et conflits liés à l’accès aux ressources. Le Réseau des Chefs Traditionnels pour la gestion durable de la biodiversité et des écosystèmes de forêts (RECTRAD) par exemple, s’inquiète surtout du sentiment d’impuissance qui gagne les communautés. Souvent exclues des décisions d’aménagement du territoire ou marginalisées dans la gestion des concertations forestières, elles constatent que leurs alertes restent trop fréquemment sans réponse. Elles rappellent pourtant qu’elles sont les premières victimes de la déforestation, mais aussi les premières actrices de la protection des ressources lorsqu’elles sont impliquées et soutenues.

« Les autorités traditionnelles lancent un cri d’alarme à l’endroit des décideurs, pour appeler les uns et les autres à un sursaut d’énergie car pour le chef traditionnel, lorsque la forêt s’en va, c’est la tradition qui s’écroule, parce que le chef traditionnel fait usage de la faune et de la flore pour implémenter tous nos savoirs traditionnels, tous nos rites et nos rituels. Sans cette forêt, sans ces écosystèmes la tradition n’aura plus sa place. Nous appelons de tous nos vœux que les décideurs puissent comprendre la dimension traditionnelle qui existe dans ces forêts et surtout celles-ci, sur le plan économique avec leurs grandes richesses qui est en train de disparaître », implore Majesté Bruno Mvondo, président du RECTRAD, qui révèle les réalités du terrain, précisément dans les régions du Centre, de l’Est et du Sud.

« C’est alarmant et nous avons peur. Nous nous sommes rendus compte que même les agents des eaux et forêts qui sont sensés préserver la ressource ne sont pas équipés pour faire leur travail. Il y’a des armes requises, des équipements et une logistique adéquate pour faire ce contrôle. Plus encore, la quantité de la ressource humaine sur le terrain est un problème. Les communautés autour de la ressource n’ont pas des possibilités pour vivre aisément, ce qui les rend fragiles face aux propositions des braconniers. Il y’a des exploitations dangereuses qui se font à la lisière du Cameroun et du Congo. Il existe une réelle difficulté à punir ou alors à dénoncer une famille qui se trouve à califourchon entre les deux pays, étant donné que nos limites sont poreuses, avec des familles qui se trouvent d’un côté comme de l’autre, ce qui renforce une certaine complicité dans le braconnage. L’état des postes forestiers est inquiétant, car construits pratiquement avec du matériel provisoire, sans toiture », s’indigne Majesté Mvondo.

Le message est clair : protéger les forêts ce n’est pas seulement préserver l’environnement, c’est assurer la survie culturelle, économique et sociale de millions de personnes. Le cri des chefs traditionnels est un avertissement qu’il serait dangereux d’ignorer.

« Il faut trouver des alternatives aux communautés, afin que celles-ci se détournent de la facilité du braconnage. Nous appelons à un regard sur la diplomatie environnementale, comment sécuriser la ressource d’un pays, comme de l’autre, au risque d’entacher les relations entre les deux pays », idéalise le président du RECTRAD, qui, au nom des gardiens de la tradition appelle également une synergie plus forte entre administration publiques, société civile, scientifiques, journalistes et communautés locales, afin de bâtir une gouvernance forestière réellement participative et redevable.

Judith Ndongo Ngoubè    

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