A l’approche de la journée mondiale sans tabac, la Coalition Camerounaise Contre le Tabac (C3T) remet au centre du débat public une question aussi sensible que stratégique : l’ingérence de l’industrie du tabac dans les politiques de santé publique. A travers un atelier organisé le 26 Mai 2026 à Yaoundé autour du rapport 2025 sur l’indice d’ingérence de l’industrie du tabac au Cameroun, les acteurs de la lutte antitabac ont voulu interpeller les pouvoirs publics sur les exigences de l’article 5.3 de la Convention-cadre de l’OMS. Au-delà des exposés techniques, cette rencontre révèle surtout l’ampleur d’un combat où les enjeux économiques continuent de défier les impératifs de santé publique
Le tabac tue. Le constat n’est plus à démontrer. Selon Cameroon Tobacco Atlas, l’usage du tabac et des produits du tabac constituerait la cause d’environ 4532 décès chaque année au pays. La prévalence du tabagisme chez les adultes en 2022 était de 4.3% et 5% chez les jeunes âgés de 10 à 14 ans. Pourtant, derrière les campagnes de prévention et les discours institutionnels, une autre réalité demeure moins visible : l’influence persistante des industries du tabac sur les politiques publiques.
« Les actions initiées par l’industrie du tabac depuis 2023 n’ont quasiment pas évolué. Depuis 2023 jusqu’à date, il n’a a plus eu de travaux de normalisation initiés sur un domaine lié au contrôle du tabac par l’industrie du tabac. Les travaux initiés sur les nouveaux produits à base de nicotine n’ont pas évolué. Le projet de l’industrie du tabac visant à amener le gouvernement à rendre d’application obligatoire les normes sur les nouveaux produits proposés par BAT notamment VELO et VUSE et de bénéficier d’un traitement préférentiel en marge de la réglementation sur le contrôle du tabac, n’a pas prospéré jusqu’ici », peut-on lire dans le Rapport Indice d’interférence de l’industrie du tabac 2025.


En organisant cet atelier de vulgarisation du rapport 2025 sur l’indice d’ingérence de l’industrie du tabac au Cameroun, la Coalition Camerounaise Contre le Tabac a voulu mettre les décideurs face à une évidence : la lutte contre le tabagisme ne peut être efficace si les intérêts commerciaux continuent d’avoir accès aux sphères de décision.
L’article de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac apparaît ainsi comme une ligne de défense essentielle. Il recommande aux Etats de protéger leurs politiques sanitaires contre toute influence de l’industrie du tabac.
« L’article 5.3 de la Convention-cadre de l’OMS dit qu’en matière de politique de contrôle du tabac, il faut s’assurer de protéger la mise en œuvre de ces politiques contre les intérêts commerciaux et autres de l’industrie. Il faut donc se rassurer du principe de primauté de la santé publique sur les autres intérêts », précise Judith Chekumo, Secrétaire Exécutive de la C3T.
Une exigence qui, sur le terrain, reste encore confrontée à de multiples résistances.

Sous couvert d’actions sociales
L’un des points soulevés concerne les stratégies dites de « responsabilité sociétale » déployées par certaines entreprises du tabac. Dons, actions caritatives, soutiens communautaires ou partenariats institutionnels : autant d’initiatives qui permettent parfois à cette industrie de redorer son image tout en consolidant son réseau d’influence.
Un danger est précisément là : banaliser les interactions qui finissent par fragiliser les politiques publiques.
Dans un pays où les défis sanitaires restent nombreux, la vigilance devrait être absolue. Car chaque concession accordée à l’industrie du tabac peut se traduire, à long terme, par une hausse des maladies liées au tabagisme, notamment chez les jeunes.
Néanmoins, le Cameroun peut se réjouir de petites avancées qui ont favorisé la baisse du score, qui souligne la nécessité de maintenir la réalisation périodique de l’indice d’ingérence sur le contrôle, suivi des dénonciations.
« A la première édition en 2023, on avait obtenu un score de 81. En 2025, le Cameroun a obtenu un score de 76. Plus le score est élevé, plus il y’a l’ingérence. Donc, on peut un peu s’en féliciter que le niveau d’ingérence depuis 2023 a baissé », relève la SE C3T.

La responsabilité de l’Etat interpellée
La présence du Conseiller Technique N° 2 au ministère de la santé publique, Joseph Marie Mendimi Nkodo, et de la Secrétaire permanente du Comité national de lutte contre la drogue, Colette Joro Taka à cette rencontre traduit une reconnaissance institutionnelle du problème. Mais la question centrale demeure : le Cameroun est-il prêt à appliquer rigoureusement les recommandations de l’article 5.3 ?
Les experts insistent sur la nécessité d’encadrer strictement les relations entre les pouvoirs publics et l’industrie du tabac, à travers des mécanismes de transparence et des règles claires sur les conflits d’intérêts.
« L’ingérence prospère là où règnent l’ignorance, l’opacité et le cloisonnement institutionnel. En renforçant aujourd’hui les capacités de la Commission Multisectorielle Antitabac, en clarifiant les responsabilités de chacun, en favorisant le partage d’informations entre administrations, nous construisons un véritable rempart institutionnel contre les tactiques de l’industrie du tabac », se veut rassurant le CT2 au MINSANTE.
Le Cameroun peut alors, selon la SP/CNLD/MINSANTE s’appuyer sur des dispositifs bien indicatives.
« Nous avons déjà notre plan stratégique élaboré en 2024. Nous avons également la Convention-cadre de la lutte antitabac qui a été ratifiée par le Cameroun en 2006. Bien que le pays ait œuvré dans la lutte contre le tabac, il reste encore beaucoup à faire, et nous avons notamment notifié l’ingérence de l’industrie du tabac et nous pensons qu’avec la Commission Multisectorielle Antitabac réunie ici, nous allons vraiment trouver des solutions pour lutter efficacement contre cette ingérence-là », souligne Colette Joro Taka.
Protéger les jeunes générations
Au fond, le véritable enjeu dépasse les textes et les indicateurs internationaux. Il concerne la protection des générations futures.
Le tabac continue de représenter une menace majeure pour la santé publique mondiale. En Afrique, où les marchés restent particulièrement ciblés par les industries, les jeunes constituent une cible privilégiée des stratégies marketing.
Derrière chaque politique antitabac affaiblie, ce sont des vies qui basculent progressivement vers la dépendance et les maladies chroniques.

Une mobilisation qui doit dépasser les cérémonies
L’atelier organisé par la C3T marque le lancement des activités liées à la journée mondiale sans tabac 2026. Mais la portée de cette mobilisation dépendra de sa capacité à dépasser le cadre symbolique des commémorations.
Le Cameroun dispose aujourd’hui d’une occasion de renforcer sa gouvernance sanitaire en plaçant la santé publique au-dessus des intérêts industriels. Cela exige du courage politique, une société civile vigilante et des institutions capables de résister aux pressions économiques.
La lutte contre le tabac ne se gagne pas uniquement dans les hôpitaux ou les campagnes de sensibilisation. Elle se joue aussi dans les bureaux où se prennent les décisions publiques.
Judith Ndongo Ngoubè
