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Terres accaparées, écosystèmes dégradés : Des communautés dénoncent les dérives des grands projets

A l’initiative du Centre pour l’Environnement et le Développement (CED), des représentants de plusieurs communautés venues de l’Est, de l’Adamaoua, du Dja-et-Lobo, de l’Océan et de la Sanaga-Maritime ont échangé avec des journalistes spécialistes des questions environnementales sur les conséquences sociales, économiques et environnementales des grands projets routiers, agricoles, forestiers et miniers. Une rencontre marquée par des témoignages poignant, mais aussi par des propositions concrètes pour rétablir un équilibre entre développement et justice sociale

Les participants décrivent un quotidien profondément bouleversé par l’implantation de projets d’envergure dans leurs localités. Routes, plantations industrielles, exploitations forestières et activités minières entraînant, selon eux, une transformation brutale de leur environnement immédiat.

Dans plusieurs cas, les populations dénoncent l’accaparement de vastes superficies de terres, parfois sans consultation ni information suffisante.

« Mon grand-père avait un site exclusif pour les rites traditionnels de ma famille. Lorsque le projet de l’autoroute passe dans mon village, plus précisément à Lendi à Kribi 1er, ça occupe une partie du site et bouleverse nos habitudes rituelles. J’ai déposé une plainte, J’ai interpellé le chef du village qui jamais accordé de suite favorable à ma requête, jusqu’à ce jour ».

« On n’a plus accès à la réserve de biosphère du Dja, mais les exploitants viennent faire une exploitation abusive, se servent d’essences et ne donnent rien en retour aux populations. Un lieu qui a pourtant été interdit aux populations locales, c’est-à-dire les conservateurs traditionnels qui n’ont jamais touché à la forêt », regrettent Georges Thierry Simava, ressortissant de Lendi et Révérend Apôtre Jean-Félix Ovambe Akono, Secrétaire Général de l’Association pour la Reforestation et la Gestion Transparente des Ressources Foncières de Bengbis dans la région du Sud.     

Pour ces populations, la réduction des terres disponibles entraîne une fragilisation économique immédiate, notamment pour les ménages dépendants de l’agriculture, de la pêche et de la forêt.

« L’histoire du Cameroun raconte que les pygmées vivent de la chasse et de la cueillette. Stopper cela brusquement nous met sérieusement en difficulté. Nous aimerions avoir l’autorisation d’accès à la réserve du Dja-et-Lobo pour nos Produits Forestiers Non Ligneux (PFNL) », souhaite Samson Mbote, pygmée Baka de Djoum dans la région du Sud.

La question des indemnités jugées insuffisantes ou inexistantes revient dans les discours. Des familles affirment avoir perdu terres cultivables, forêts communautaires et points d’eau sans réparation équitable.

« Nous souhaitons que les indemnisations soient à la hauteur des pertes des communautés, qu’elles arrivent à temps parce qu’il est inconcevable de délocaliser des personnes et les indemniser 5, voire 10 ans après pour les indemniser. Entre-temps, où sont-elles ? Comment vivent-elles ? », s’interroge Michel Meyebe, ressortissant de Bipinde.

 « Une étude d’impact doit être faite chaque fois qu’on veut réaliser un projet. Totalement expropriées, ces communautés sont en voie de disparition. C’est le cas à Madoungou, où une entreprise exploite actuellement le fer. Une opération qui pollue les cours d’eau. Cette eau qui nous ravitaillaient en poissons, crabes et crevettes, qui était premièrement à usage domestique est aujourd’hui orangée, au péril des populations », s’inquiète Martin Clovis Nguiema Ndongo, originaire de Kribi.

Des écosystèmes dégradés et des inquiétudes croissantes

Des échanges, on retient la dégradation accélérée des écosystèmes : destruction du couvert forestier, pollution de cours d’eau, disparition de certaines espèces et perturbation des équilibres naturels.

Dans les zones concernées, plusieurs communautés disent constater une aggravation de la vulnérabilité environnementale.

 « Les communautés sont suffisamment menacées, ce qui entraine d’autres dégâts. Sur le plan environnemental, ce sont de vastes terres qui sont concédées et on perd tout ce que nous appelons moyens de subsistance. Nous vivons en insécurité du fait du flux des populations qui s’installent, au point où les populations apeurées, les femmes ne vont plus librement dans les champs ». Explique Martin Biyong, Directeur exécutif du Centre pour le Développement Local Alternatif (CEDLA).

Dans le septentrion, les populations sont autant fragilisées.

« Dans l’Adamaoua il y’a plusieurs grands projets voraces de terres et de ressources. Dans la région de l’Extrême-Nord les projets miniers sont de faible importance, par contre le plus grand danger est la pleine inondable qu’on y observe. Elle est longue de 800 kilomètres et située sur zone qui, année après année subie des inondations, avec de grands dommages sur les populations et sur leurs moyens de subsistance. La région du Nord connait aussi beaucoup de sites d’exploitation minière et il y’a beaucoup de conflits entre les communautés locales et les entreprises minières dans les zones de Figuil, Guider. Les zones d’intérêt synergétique et les parcs nationaux occupent les 3/5è de la région du Nord. C’est une grande perturbation au pastoralisme et à la mobilité des populations autochtones. Il y’a régulièrement des accrochages dans ces sites parce que les populations n’ont pas accès à la ressource », indique Pierre Hervé Madougou, Coordonnateur de Terre et Développement Durable. 

Une marginalisation dénoncée dans les processus décisionnels

Autre grief majeur : la faible implication des communautés dans les décisions relatives aux projets installés sur leurs territoires. Plusieurs regrettent que les consultations soient parfois tardives, incomplètes ou purement formelles.

 « Pendant la procédure de concession les communautés ne sont associées à cette procédure qu’en aval. Lorsque les négociations se font avec les investisseurs en amont, on ne veut pas savoir si cela convient aux communautés ou non. Il faut ajouter à cela la faible structuration des organisations à base communautaire. Une information absente ou insuffisante mise à disposition des communautés dans les processus de concession », confie Eddy Pierre Zanga, représentant de la communauté d’Akom 2. 

Des propositions pour un équilibre juste et durable

Malgré les difficultés exposées, les victimes formulent aussi des pistes de solutions. Elles recommandent des consultations préalables plus inclusives, des indemnisations adaptées à la valeur réelle des terres, un meilleur suivi environnemental et une implication plus forte des communautés dans la gestion des projets.

Un dialogue pour renforcer la visibilité des injustices environnementales

Pour le Centre pour l’Environnement et le Développement, cette rencontre vise à renforcer le dialogue entre communautés et médias afin de mieux documenter les réalités vécues sur le terrain et encourager une meilleure prise en compte des droits environnementaux et sociaux.

« On a échangé et on s’est dit que nos amis qui viennent du terrain, qui n’ont pas toujours l’habitude de rencontrer facilement les journalistes puissent avoir ce moment pour se confier aux hommes et femmes de médias sur leurs quotidiens. Ce qui permettra peut-être de produire des éléments audio-visuels et écrits, ou encore de nouer des contacts qui serviront pour plus tard. C’est pour nous un moment de mise en commun, avec en esprit que choses intéressantes peuvent surgir », relève Samuel Nguiffo, Secrétaire Général du CED.

 Ces échanges ont permis de mettre en avant la nécessité d’un développement plus équilibré, conciliant investissements et préservation des ressources naturelles.

Judith Ndongo Ngoubè  

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