Alors que le Cameroun cherche à renforcer la gouvernance de ses ressources extractives et à attirer des investisseurs pour ses gisements stratégiques, la question des retombées économiques et sociales de l’exploitation minière reste entière. Au lendemain des travaux de Saly, au Sénégal, tenus du 19 au 23 octobre 2026, Alain Bertrand Aboudi Ngono, directeur exécutif de Care For Environment (CFE), appelle à changer de modèle : transformer davantage les minerais sur le continent, protéger les communautés et garantir une gestion transparente des revenus miniers.
L’actualité remet la gouvernance extractive au centre du débat. Le 9 octobre 2026, à Bruxelles, le Cameroun a sollicité la levée de sa suspension de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE). Aucune décision de réintégration n’avait été annoncée à la mi-octobre, selon les informations disponibles.
Cette démarche souligne l’importance de la transparence, de la redevabilité et de la participation de la société civile dans la gestion des ressources naturelles.
Pour Alain Bertrand Aboudi Ngono, les échanges de Saly confortent la nécessité de repenser les politiques minières africaines afin qu’elles servent davantage les intérêts des populations.
« L’Afrique ne peut pas réussir sa transition énergétique en reproduisant les mêmes mécanismes d’exploitation qui ont historiquement limité sa transformation économique », estime le directeur exécutif de CFE.
Au-delà de l’extraction, l’enjeu est de savoir quelle valeur les pays producteurs conservent, quels emplois ils créent et quelles garanties ils offrent aux communautés affectées par les activités minières.

Minerais stratégiques : l’urgence de transformer localement
Le cobalt, le nickel, le manganèse et d’autres minerais occupent une place importante dans les chaînes de valeur liées à la transition énergétique. Pourtant, l’accès aux ressources ne garantit pas automatiquement l’industrialisation des pays qui les détiennent.
Le Cameroun en fournit une illustration avec le projet de Lomié-Nkamouna, riche en cobalt, nickel et manganèse. En août 2026, la Société nationale des mines (SONAMINES) avait indiqué qu’aucune candidature reçue dans le cadre de la procédure de recherche d’un partenaire n’avait satisfait aux critères fixés. Des discussions avec d’éventuels investisseurs restaient envisagées.
Cette situation rappelle que la valorisation des ressources stratégiques dépend aussi des conditions de financement, des capacités techniques et des infrastructures nécessaires au développement des projets.
Pour Alain Bertrand Aboudi Ngono, le défi consiste à dépasser l’exportation de matières premières brutes et à investir dans la transformation locale, la formation professionnelle et l’innovation.
« La souveraineté minérale, c’est précisément notre capacité à décider de l’utilisation de nos ressources au service de nos populations », affirme-t-il.

Transition énergétique : les communautés ne doivent pas payer la facture
L’augmentation des besoins mondiaux en minerais stratégiques pose également la question des conséquences de l’exploitation sur les populations : pression sur les ressources en eau, dégradation des terres, pertes de moyens de subsistance et conflits d’usage.
Le responsable de Care For Environment met en garde contre une transition énergétique qui déplacerait les coûts environnementaux et sociaux vers les communautés africaines.
« Une transition énergétique qui sacrifie les populations au profit des chaînes d’approvisionnement n’est pas une transition juste », prévient-il.
Il préconise une participation effective des populations aux décisions, un accès à l’information sur les projets miniers et des mécanismes de contrôle permettant de vérifier les engagements des entreprises. Le partage des bénéfices, la protection des travailleurs et la réhabilitation des sites exploités figurent également parmi ses priorités.


Après Saly, quelles réformes pour le Cameroun ?
Les enseignements que tire Alain Bertrand Aboudi Ngono des travaux de Saly s’articulent autour de plusieurs chantiers : renforcer la transparence des contrats et des revenus miniers, développer la transformation locale, protéger les droits des communautés, améliorer le contrôle environnemental et associer davantage la société civile à la gouvernance extractive.
Ces orientations posent une question fondamentale aux pouvoirs publics : comment faire en sorte que les investissements miniers produisent des retombées tangibles pour les territoires concernés, au lieu de se limiter à l’extraction et à l’exportation ?
Pour le directeur exécutif de CFE, il ne s’agit pas d’opposer exploitation minière et protection de l’environnement, mais de soumettre les projets à des exigences économiques, sociales et écologiques effectives.
« Nos ressources ne doivent pas seulement alimenter la transition énergétique du monde. Elles doivent aussi contribuer à construire un avenir plus juste, plus souverain et plus durable pour l’Afrique », conclut-il.
Entre les exigences de transparence, les difficultés à mobiliser des partenaires pour certains gisements et la nécessité de mieux protéger les communautés, le Cameroun fait face à un défi majeur : convertir son potentiel minier en développement durable. La réussite de cette ambition dépendra désormais de la capacité à traduire les engagements en réformes concrètes, en emplois, en valeur ajoutée locale et en bénéfices mesurables pour les populations.
Judith Ndongo Ngoubè
