Face à la désinformation, aux croyances dangereuses et aux défis du développement, le journalisme scientifique s’impose comme un acteur stratégique pour l’Afrique. Pour Line Renée ANABA, présidente de Science and Life (Scilife), les journalistes doivent non seulement rendre la science accessible, mais aussi construire des passerelles entre recherche scientifique et savoirs traditionnels africains.
La science ne doit pas rester enfermée dans les laboratoires, les universités ou les publications spécialisées. Elle doit parvenir jusqu’aux citoyens, dans un langage compréhensible et accessible.
C’est l’une des responsabilités majeures du journalisme scientifique. Pour Line Renée ANABA, cette mission est d’autant plus urgente que les sociétés sont confrontées à une multiplication des informations non vérifiées et des croyances susceptibles d’influencer les comportements.
« Le journalisme scientifique également est là pour combattre les perceptions erronées et les croyances dangereuses et il y en a énormément ».
Cette fonction de veille et d’explication donne au journaliste scientifique une responsabilité particulière : vérifier, contextualiser, expliquer et permettre au public de mieux distinguer les connaissances établies des affirmations non démontrées.
Ne pas opposer science et traditions
Mais défendre la connaissance scientifique ne signifie pas tourner le dos aux savoirs hérités des communautés africaines.
Line Renée ANABA met précisément en garde contre une opposition systématique entre science et tradition.
« Ce n’est pas pour dire que peut-être on devrait mettre de côté les savoirs traditionnels que nous avons en Afrique ».
Les connaissances traditionnelles constituent en effet une partie du patrimoine culturel et intellectuel des sociétés africaines. Certaines pratiques peuvent être documentées, étudiées et confrontées aux connaissances scientifiques disponibles.
L’enjeu pour le journaliste n’est donc ni de sanctuariser ces savoirs ni de les disqualifier a priori. Il est de les interroger avec rigueur, de leur donner leur contexte et de faire dialoguer les différentes sources de connaissance.
« Trouver le lien » entre deux univers
C’est précisément cette passerelle que Line Renée ANABA invite les journalistes scientifiques à construire.
« Au contraire, il faut pouvoir trouver justement le lien ».
Et ce lien passe par le dialogue.
« Les journalistes scientifiques doivent pouvoir trouver le lien qu’il y a entre les deux sans pouvoir mépriser ces savoirs traditionnels ».
Une telle démarche pourrait contribuer à produire un journalisme scientifique davantage connecté aux réalités africaines. Car parler de science en Afrique ne consiste pas seulement à reproduire des découvertes réalisées ailleurs. Il s’agit également d’interroger les connaissances produites localement, les pratiques communautaires et les recherches menées sur le continent.
Un dialogue entre connaissances locales et science
Pour Line Renée ANABA, le défi est donc clairement posé :
« Il faut donc pouvoir établir ce dialogue-là entre les connaissances locales et les connaissances scientifiques ».
Ce dialogue peut devenir un véritable terrain de travail pour les médias : santé traditionnelle et recherche médicale, agriculture et innovation, biodiversité et connaissances communautaires, environnement et pratiques locales.
Le journaliste scientifique peut alors jouer le rôle de passeur entre plusieurs univers : celui du chercheur, celui des communautés et celui du grand public.
Faire de la connaissance un outil de développement
Au-delà de la lutte contre la désinformation, la réflexion portée par Line Renée ANABA place la connaissance au cœur de la transformation des sociétés africaines.
« Faire de la connaissance un outil de développement ».
L’idée est fondamentale : la recherche scientifique produit des données et des connaissances susceptibles d’éclairer les décisions dans des secteurs aussi essentiels que la santé, l’environnement, l’agriculture ou encore les technologies.
Selon elle :
« Le développement de nos pays et bien il est aujourd’hui sous-tendu par la recherche scientifique par les données scientifiques qui se trouvent ».
Dès lors, la capacité à comprendre et à expliquer ces données devient un enjeu de développement. Un public mieux informé est davantage en mesure de comprendre les transformations de son environnement et les choix qui affectent son quotidien.
Des journalistes mieux formés pour mieux informer
Cette ambition implique aussi de renforcer la spécialisation des journalistes.
Santé, recherche, environnement, culture ou technologies : chaque domaine exige des connaissances spécifiques pour pouvoir être traité avec précision.
Pour Line Renée ANABA, les journalistes doivent pouvoir maîtriser ces différents champs afin de mieux restituer l’information scientifique au public.
« Le fait de maîtriser ces connaissances-là, de pouvoir les rendre c’est très important pour le développement de nos différents pays ».
Le journalisme scientifique devient ainsi bien plus qu’un exercice de vulgarisation. Il constitue un outil de compréhension collective et un maillon entre la production de connaissances et leur appropriation par les populations.
Le journalisme scientifique, un enjeu africain
La réflexion prend une dimension particulière dans le contexte africain, où les médias sont confrontés à la fois à la circulation rapide de fausses informations et à la nécessité de rendre visibles les recherches et innovations produites sur le continent.
Former davantage de journalistes scientifiques, développer leur expertise et rapprocher les médias des chercheurs pourraient contribuer à renforcer la culture scientifique des populations.
La visite au Cameroun de Ben Deighton, président de la Fédération mondiale des journalistes scientifiques, offre ainsi un cadre pour mettre en lumière cette profession et son rôle dans les sociétés contemporaines.
Pour Line Renée ANABA, l’objectif est sans ambiguïté :
« Montrer véritablement l’importance du journalisme scientifique aujourd’hui pour le développement de nos pays, pour le développement de l’Afrique ».
Une science racontée depuis l’Afrique
Derrière cette déclaration se dessine une vision du journalisme scientifique comme pont entre la connaissance et la société.
Un journalisme capable de combattre les perceptions erronées sans mépriser les cultures, de valoriser les savoirs locaux sans renoncer à l’exigence scientifique et de transformer les résultats de la recherche en informations utiles aux citoyens.
Pour l’Afrique, l’enjeu est donc aussi celui de la maîtrise de ses propres connaissances.
Informer sur la science, c’est désormais participer au développement. Et raconter la science africaine, c’est aussi contribuer à faire dialoguer les savoirs qui construisent l’Afrique.
Judith Ndongo Ngoubè
