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Viviane Nguimeya : « La paix ne doit pas être seulement une thématique enseignée à l’école, elle doit devenir une expérience vécue »

Dans un contexte marqué par la montée des violences, du harcèlement et des conflits en milieu scolaire au Cameroun, Viviane Nguimeya plaide pour une éducation à la paix qui commence bien avant l’apparition des crises. À travers son ouvrage « Éducation à la paix et aux droits de l’Homme en milieu scolaire », qu’elle vient de dédicacer, elle propose une approche préventive fondée sur le dialogue, la gestion des émotions, le respect des différences et la responsabilisation de toute la communauté éducative. Son ambition : faire de l’école un espace où l’on apprend autant à vivre avec les autres qu’à réussir aux examens.

« La paix ne s’improvise pas, elle s’apprend ». Pour Viviane Nguimeya, cette conviction doit conduire l’école camerounaise à interroger en profondeur certaines pratiques éducatives longtemps considérées comme normales. L’humiliation, la menace, la peur et l’exercice excessif de l’autorité ne constituent pas, selon elle, des moyens efficaces pour apprendre à l’enfant à mesurer la portée de ses actes.

L’éducation à la paix suppose également de dépasser une conception réductrice de la paix, souvent assimilée à l’absence de conflit ou de contestation. Il ne s’agit pas d’empêcher les désaccords, mais d’apprendre aux élèves à les exprimer et à les résoudre sans recourir à la violence.

« La paix ne doit pas être seulement une thématique enseignée à l’école. Elle doit devenir une expérience vécue à l’école et à la maison », souligne-t-elle.

C’est dans cette perspective que s’inscrit son Guide Éducation à la paix et aux droits de l’Homme en milieu scolaire. L’ouvrage défend une démarche préventive qui vise à développer, dès le plus jeune âge, des compétences indispensables à la vie en société : l’écoute active, le dialogue, le respect de la différence, la gestion des émotions, la résolution pacifique des conflits, ainsi que la connaissance des droits et des responsabilités.

« Il est parfois trop tard, lorsqu’un conflit éclate, de commencer à enseigner la paix », souligne-t-elle. D’où la nécessité d’agir en amont, avant que les tensions ne se transforment en violences.

Au-delà du Guide, repenser la gouvernance des établissements scolaires

Face à la montée des violences et du harcèlement en milieu scolaire, la réponse ne saurait toutefois se limiter à des activités pédagogiques ponctuelles. Pour Viviane Nguimeya, les établissements doivent également interroger leurs modes de fonctionnement et de gouvernance.

Enseigner le respect, la justice et l’écoute perd de son sens lorsque les pratiques quotidiennes de l’institution contredisent ces mêmes valeurs. L’éducation à la paix doit donc devenir un véritable projet d’établissement, porté par les chefs d’établissement, les enseignants, les élèves et les parents.

Le Guide entend précisément favoriser cette transversalité. Il ne s’agit pas d’ajouter une nouvelle charge de travail aux acteurs éducatifs, mais d’intégrer la culture de la paix dans les pratiques et les relations de tous les jours.

Cette approche implique de construire un climat scolaire où chacun peut être entendu, où les règles sont comprises et appliquées équitablement, et où les conflits sont considérés comme des occasions d’apprentissage plutôt que comme de simples infractions à sanctionner.

La prévention devient ainsi une responsabilité collective. Elle ne relève pas uniquement de l’enseignant confronté à une situation de violence ou du chef d’établissement appelé à gérer une crise. Elle concerne l’ensemble de la communauté éducative.

« L’autorité scolaire ne se mesure pas à la peur qu’elle inspire, mais à sa capacité à faire grandir la responsabilité », indique la fondatrice de Peace Bus Association.

Autorité scolaire : prévenir sans renoncer à la discipline

La démarche proposée par Viviane Nguimeya ne constitue pas, à ses yeux, une révolution qui viserait à supprimer l’autorité scolaire. Elle invite plutôt à en repenser l’exercice et la finalité.

« Celle-ci ne se mesure pas à la peur qu’elle inspire, mais à sa capacité à faire grandir la responsabilité », explique-t-elle.

Le chef d’établissement est ainsi appelé à dépasser son rôle de gestionnaire des urgences, des contrôles et des sanctions pour devenir un véritable leader éducatif. Sa mission consiste aussi à mobiliser la communauté autour d’une vision commune : faire de l’école un lieu d’apprentissage académique, mais également un espace de construction humaine et citoyenne.

Le leadership participatif apparaît, dans cette perspective, comme un levier important. En associant davantage les enseignants, les élèves et les parents à la réflexion et à la recherche de solutions, il favorise la coopération et le sentiment de responsabilité partagée.

Pour autant, prévenir ne signifie pas tolérer tous les comportements. Une école pacifique doit disposer de règles claires, connues et appliquées de manière cohérente et équitable. L’enjeu est d’intervenir suffisamment tôt pour désamorcer les tensions, protéger les élèves et préserver les conditions nécessaires aux apprentissages.

Contes, proverbes et langues maternelles : mobiliser les ressources culturelles africaines

L’originalité de l’approche défendue dans le Guide réside également dans la place accordée aux ressources culturelles locales. Contes, proverbes, récits traditionnels, langues maternelles et mécanismes communautaires de résolution des différends, à l’instar de l’arbre à palabres, sont autant de supports susceptibles de faciliter l’apprentissage des valeurs de paix.

Pour Viviane Nguimeya, une éducation qui ignore la culture des personnes auxquelles elle s’adresse risque de demeurer abstraite. Les savoirs transmis de génération en génération offrent, au contraire, des points d’ancrage concrets pour aborder la solidarité, le respect, la patience et la responsabilité.

Le conte, par exemple, permet à l’enfant d’observer des situations conflictuelles à travers les personnages, d’analyser leurs choix et d’en comprendre les conséquences. Le proverbe, quant à lui, peut devenir un outil de réflexion et de discussion, plutôt qu’une simple formule à mémoriser.

Les langues maternelles contribuent également à rapprocher l’école, la famille et la communauté, en donnant aux valeurs enseignées un sens plus directement accessible aux apprenants.

Il ne s’agit cependant pas d’opposer les traditions aux connaissances modernes. L’enjeu est de faire dialoguer les savoirs culturels avec les principes universels des droits de l’Homme, afin de proposer une éducation à la paix à la fois pertinente, inclusive et ancrée dans les réalités camerounaises.

« Une éducation à la paix qui ignore ceux qu’elle veut éduquer risque de rester abstraite. Il ne s’agit pas d’opposer les savoirs traditionnels aux connaissances modernes, mais de créer un dialogue entre les deux », dit-elle.

« Les cinq minutes de la paix » : des gestes concrets pour transformer l’école

Au-delà des principes, Viviane Nguimeya souhaite voir des changements tangibles dans les établissements scolaires dès le lendemain de la dédicace de son ouvrage.

Elle invite d’abord les chefs d’établissement à s’interroger sur la portée éducative de leurs décisions : permettent-elles uniquement de régler un problème immédiat ou contribuent-elles également à former des personnes plus responsables ?

Les enseignants, eux, sont appelés à considérer chaque interaction avec un élève comme une occasion d’éducation à la paix. La manière de corriger une erreur, de gérer un désaccord, d’écouter une plainte ou de rappeler une règle transmet des valeurs, parfois davantage que les discours formels.

Quant aux élèves, ils doivent comprendre qu’être acteur de la paix ne signifie ni se taire ni accepter l’injustice. Cela suppose de défendre ses droits sans porter atteinte à ceux des autres, de refuser la violence, de demander de l’aide lorsque la situation l’exige et de participer à la recherche de solutions constructives.

Parmi les initiatives concrètes proposées figurent les « cinq minutes de la paix », un court temps de réflexion à instaurer dans la vie scolaire, mais aussi les clubs de paix, la médiation entre pairs, les débats, les activités artistiques et les échanges sur les droits et les responsabilités.

Ces initiatives ont vocation à s’intégrer progressivement au quotidien des établissements, avec les enseignants comme acteurs principaux. Elles visent à faire de la paix une pratique régulière, et non une simple thématique abordée à l’occasion d’une journée commémorative ou d’une situation de crise.

La famille, un maillon essentiel de l’éducation à la paix

La transformation souhaitée par Viviane Nguimeya ne s’arrête pas aux portes de l’école. Le Guide propose également des activités à réaliser en famille, considérant que la construction des valeurs et des comportements responsables nécessite une continuité entre les environnements scolaire et familial.

Parents, enseignants et responsables d’établissement ont ainsi un rôle complémentaire à jouer dans la formation des citoyens de demain. Lorsque l’enfant retrouve à la maison les valeurs de dialogue, de respect et de responsabilité abordées à l’école, leur apprentissage peut s’inscrire plus durablement dans ses comportements.

Cette articulation entre école et famille est d’autant plus importante que l’éducation à la paix ne se résume pas à la prévention des bagarres ou du harcèlement. Elle concerne également la manière d’écouter, de gérer la frustration, d’exprimer un désaccord et de reconnaître les droits d’autrui.

L’ambition est de contribuer à une formation globale de l’enfant, capable de mobiliser ces compétences dans ses relations avec ses camarades, ses enseignants, ses parents et, plus tard, dans la société.

« C’est toute la communauté éducative, à savoir élèves, enseignants et parents qui doivent contribuer à créer un climat scolaire fondé sur le respect, la justice, l’écoute et la responsabilité », précise Viviane Nguimeya.

Le succès du Guide se mesurera aux pratiques transformées

Dans un contexte camerounais préoccupé par les violences en milieu scolaire et les difficultés du vivre-ensemble, la dédicace de » Éducation à la paix et aux droits de l’Homme » en milieu scolaire ouvre ainsi une réflexion qui dépasse la publication d’un ouvrage pédagogique.

Pour Viviane Nguimeya, le véritable enjeu est désormais celui de l’appropriation. Le Guide ne doit pas seulement être lu, mais utilisé par les acteurs éducatifs pour faire évoluer les pratiques, les relations et les mécanismes de gestion des conflits.

Son succès ne se mesurera donc pas au nombre d’exemplaires distribués, mais au nombre d’écoles qui décideront de transformer concrètement leur fonctionnement.

Le message porté par l’auteure est clair : la paix ne peut être durablement enseignée dans un environnement qui ne la pratique pas. Elle exige des adultes capables d’incarner les valeurs qu’ils transmettent, des établissements prêts à faire évoluer leur gouvernance et des familles engagées dans la formation des enfants.

« Le véritable succès de cet ouvrage ne sera pas mesuré au nombre d’exemplaires distribués, mais au nombre d’écoles qui auront décidé de transformer leurs pratiques », rassure l’auteure.

Au fond, l’enjeu est de faire de l’école camerounaise non seulement un lieu où l’on apprend à lire, à écrire, à calculer et à réussir aux examens, mais aussi un espace où l’on apprend à vivre ensemble. Car, comme le défend Viviane Nguimeya, la paix ne doit pas seulement être enseignée : elle doit être vécue, à l’école comme à la maison.

Judith Ndongo Ngoubè

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