Face à l’accélération des changements climatiques et à la multiplication des risques environnementaux, le Cameroun est appelé à repenser ses politiques de développement. Comment concilier croissance économique, amélioration des conditions de vie et préservation de l’environnement ? Patrice Bigombe, Directeur du Centre de recherche et d’action pour le développement durable en Afrique centrale (CERAD), propose plusieurs pistes : intégrer systématiquement le climat dans les choix budgétaires, mesurer l’impact climatique des politiques publiques et repenser la planification urbaine
Pour Patrice Bigombe, le verdissement des politiques publiques commence par un changement dans la manière de concevoir et d’exécuter les budgets.
La budgétisation verte apparaît ainsi comme un outil permettant d’identifier les dépenses publiques favorables à la protection de l’environnement et celles susceptibles d’aggraver les pressions sur les ressources naturelles ou les émissions de gaz à effet de serre.
L’enjeu est de ne plus considérer l’environnement comme une préoccupation sectorielle, mais comme une dimension transversale de l’action publique.
« Qu’on soit dans une association, qu’on soit dans une commune, qu’on soit dans un conseil régional, qu’on soit dans un ministère, quelle que soit l’institution camerounaise qui élabore des budgets pour ses activités, il faut passer à ce qu’on appelle aujourd’hui la budgétisation verte. C’est un document qui a été produit par l’Organisation internationale de la francophonie, avec un ensemble de juristes environnementalistes, des experts des politiques de développement. C’est le changement qu’on va opérer. On va changer le paradigme. On ne peut plus faire des budgets aujourd’hui tels qu’on les faisait avant », explique le directeur du CERAD.
Une telle approche permettrait de mieux orienter les investissements publics vers des infrastructures et des projets compatibles avec les objectifs de résilience climatique et de développement durable.
Mesurer l’empreinte climatique avant de décider
Autre piste avancée par le Directeur du CERAD : instaurer une véritable étude d’impact climatique des politiques, programmes et grands projets de développement.
Avant de construire une infrastructure, d’aménager un territoire ou de lancer un programme public, il s’agirait d’évaluer les conséquences potentielles du projet sur le climat et sa vulnérabilité face aux risques climatiques.
Cette démarche permettrait d’anticiper plutôt que de réparer.
« On a connu l’étude d’impact environnemental et social dans le cadre des projets de développement, mais nous connaissons les limites qu’il y a eu par rapport à la mise en œuvre de ces plans de gestion environnementale et sociale. Mais on ajoute aujourd’hui l’étude d’impact climatique, c’est-à-dire qu’on doit, en plus d’analyser les impacts qu’un projet va avoir sur l’environnement, on doit aussi analyser les impacts que ce projet va avoir sur le climat, et mettre en place un plan d’action climatique qui accompagne le projet qui est réalisé », souligne Patrice Bigombe.
L’intérêt est double : réduire les dommages environnementaux potentiels et éviter que des investissements importants ne deviennent vulnérables aux inondations, aux sécheresses, aux glissements de terrain ou à d’autres phénomènes climatiques.
Repenser les villes camerounaises
Le verdissement du développement passe également par la manière dont les villes sont conçues et aménagées.
Pour Patrice Bigombe, la planification urbaine durable doit désormais occuper une place centrale dans les politiques publiques.
L’expansion rapide des villes camerounaises pose en effet de nombreux défis : occupation anarchique des espaces, insuffisance des réseaux d’assainissement, gestion des déchets, pression sur les ressources en eau, disparition des espaces verts et exposition accrue de certaines populations aux risques d’inondation.
« La planification urbaine durable. Bon, les dernières statistiques de ONU-Habitat nous disent que 60 % de la population africaine va vivre dans les villes, dans les 10 ans qui viennent. Donc, est-ce que nous sommes en train de laisser le village pour venir nous agglutiner en ville ? La question est la suivante : est-ce que les villes que nous avons aujourd’hui sont construites, pensées et gérées de manière à absorber l’évolution de la démographie urbaine ? C’est ça la question. Regardez le quartier où vous habitez : imaginez qu’on ajoute encore plus de monde dans les 10 ans qui viennent. Qu’est-ce qu’on va faire ? Qu’est-ce qu’on va devenir ? Donc, il faut une nouvelle planification urbaine, une planification urbaine durable », s’interroge le Directeur du CERAD.
Une ville durable ne se résume pas à multiplier les espaces verts. Elle suppose une réflexion globale sur l’habitat, les transports, l’énergie, l’eau, l’assainissement, la gestion des déchets et l’utilisation des sols.
Du discours environnemental à l’action publique
Le véritable défi réside désormais dans la capacité à traduire les ambitions environnementales dans les politiques publiques et les investissements.
Budgétisation verte, études d’impact climatique et planification urbaine durable constituent, à cet égard, trois leviers complémentaires.
Ils permettent de répondre à une même question : comment faire en sorte que chaque décision de développement contribue aussi à renforcer la résilience du Cameroun ?
Pour le CERAD, le verdissement du développement ne devrait donc pas être perçu comme une contrainte supplémentaire, mais comme une opportunité de construire une économie plus résiliente et des territoires mieux préparés aux mutations climatiques.
L’urgence d’une nouvelle culture du développement
Le Cameroun dispose d’importantes ressources naturelles et d’un potentiel considérable pour bâtir un modèle de développement durable. Mais la pression démographique, l’urbanisation rapide et les effets du changement climatique imposent désormais de revoir les modes de planification et d’investissement.
La question n’est donc plus seulement de savoir combien investir, mais aussi où, comment et avec quel impact sur le climat et les générations futures.
À travers les propositions de Patrice Bigombe, une conviction se dégage : verdir les politiques de développement du Cameroun suppose de placer l’environnement et le climat au cœur de la décision publique, depuis la conception du budget jusqu’à l’aménagement des villes.
Parce que le développement de demain se joue dans les décisions prises aujourd’hui, le Cameroun est désormais face à un choix : continuer à intégrer l’environnement après coup ou en faire une composante centrale de sa trajectoire de développement.
Judith Ndongo Ngoubè
