Seize nouveaux apprenants viennent d’achever une formation renforcée de deux mois en éducation inclusive. Au programme : dix modules consacrés notamment à la pédagogie différenciée, au braille, à la langue des signes et à l’informatique spécialisée. Derrière cette cérémonie de remise d’attestations, un enjeu de droits humains demeure : garantir aux enfants et aux jeunes à besoins spécifiques un accès effectif à une éducation de qualité, sans discrimination ni stigmatisation.
L’inclusion scolaire ne devrait pas être une faveur accordée aux personnes handicapées. Elle relève d’un principe fondamental : chaque enfant doit pouvoir apprendre, participer et construire son avenir dans des conditions adaptées à ses besoins.
Au Cameroun, cette ambition se heurte cependant à plusieurs réalités, notamment le manque de professionnels suffisamment formés pour accompagner les apprenants présentant des besoins éducatifs particuliers.
C’est dans ce contexte que l’Institut de Formation Professionnelle Inclusive Coco Bertin a organisé une formation destinée à renforcer les compétences de nouveaux acteurs de l’éducation inclusive.
Dix modules pour répondre à la diversité des besoins
Pendant deux mois, les participants ont été formés à plusieurs disciplines et pratiques destinées à améliorer l’accompagnement des apprenants.
« Nous avons enseigné la collaboration entre enseignants, école, familles et société. Nous avons enseigné la pédagogie différenciée, le braille, la langue des signes, l’informatique spécialisée », précise Marc Emmanuel Ntomo, Directeur de l’Institut de Formation Professionnelle Inclusive Coco Bertin,
Ces enseignements répondent à une réalité essentielle : les apprenants ne disposent pas tous des mêmes capacités, des mêmes modes de communication ou des mêmes besoins.
Une école véritablement inclusive doit donc pouvoir adapter ses méthodes et ses outils. Pour un élève non-voyant, cela peut passer par le braille et les technologies adaptées. Pour un élève sourd, la maîtrise de la langue des signes peut devenir un élément déterminant de son accès aux apprentissages.
L’enjeu n’est donc pas de demander à l’enfant de s’adapter seul à l’école, mais aussi de faire évoluer l’école elle-même.
« Nous avons des écoles inclusives, mais pas de spécialistes »
Le responsable de l’Institut de Formation Professionnelle Inclusive Coco Bertin se dit satisfait au terme de cette formation. Mais son constat est également un signal d’alerte.
« Nous nous sommes rendu compte que nous disposons déjà, au Cameroun, de beaucoup d’écoles inclusives, mais pas de spécialistes », révèle COCO Bertin, directeur général du Club des Jeunes Aveugles Réhabilités du Cameroun (CJARC).
Cette situation révèle l’un des défis majeurs de l’inclusion scolaire : l’existence d’un établissement accessible ne garantit pas automatiquement une éducation inclusive de qualité.
Encore faut-il disposer d’enseignants capables d’identifier les besoins spécifiques, de différencier les approches pédagogiques, de communiquer avec les apprenants et de travailler avec les familles.
La formation des enseignants devient ainsi un enjeu directement lié à l’effectivité du droit à l’éducation des personnes handicapées.
Le handicap ne doit pas fermer les portes de l’école
Au-delà des compétences techniques, les témoignages recueillis à l’issue de la formation mettent en avant une autre urgence : changer le regard porté sur le handicap.
Nadia Yonga Chouameni, l’une des nouveaux bénéficiaires souhaite notamment utiliser les connaissances acquises pour sensibiliser les communautés et les élèves.
« Ce n’est pas parce que tu as perdu la vue que ta vie est finie. Si tu as perdu la vue, tu peux toujours continuer à vivre. Il y a le braille pour les déficients visuels », déclare-t-elle.
Cette déclaration rappelle une réalité souvent occultée : le handicap ne se résume pas à une déficience individuelle. Les obstacles viennent aussi de l’environnement, de l’inaccessibilité et des attitudes de la société.
Un enfant non-voyant n’a pas besoin d’être exclu de l’école parce qu’il ne voit pas. Il a besoin d’outils adaptés, d’enseignants formés et d’un environnement qui lui permette d’apprendre.
TSA : combattre aussi les préjugés
La lutte contre la stigmatisation concerne également les personnes présentant un trouble du spectre de l’autisme (TSA).
Dans certains milieux, des comportements ou particularités liés à l’autisme peuvent encore être interprétés à travers des croyances et des préjugés, avec des conséquences parfois lourdes pour les enfants et leurs familles.
Nadia Yonga Chouameni veut précisément agir sur ces représentations.
« Ce n’est pas parce que ton camarade est comme ça que ça veut dire qu’il est sorcier. Tu dois l’aider, l’accompagner. C’est un être humain comme toi », souligne-t-elle.
Derrière cette parole se trouve une exigence simple : la dignité d’un enfant ne doit jamais dépendre de sa différence.
La sensibilisation dans les écoles peut contribuer à prévenir le rejet, les moqueries, l’isolement et d’autres formes de discrimination.
Le droit à l’éducation ne s’arrête pas au portail de l’école
L’un des enseignements majeurs de cette formation est que l’inclusion doit être pensée comme un processus global.
Il ne suffit pas qu’un enfant handicapé soit inscrit dans un établissement scolaire. Il faut encore qu’il puisse :
- accéder physiquement à l’établissement ;
- comprendre les enseignements ;
- communiquer avec ses enseignants et ses camarades ;
- disposer de supports pédagogiques adaptés ;
- participer aux activités scolaires ;
- être évalué dans des conditions appropriées ;
- évoluer sans discrimination ni stigmatisation.
Autrement dit, l’accès à l’école et l’accès aux apprentissages sont deux questions différentes, mais indissociables.
C’est précisément là que la formation d’enseignants spécialisés prend tout son sens.
Une formation camerounaise qui veut dépasser les frontières
La promotion formée ne se limite pas à des participants venus de différentes régions du Cameroun. Elle comprend également des apprenants venus de pays voisins, notamment de Guinée équatoriale et du Ghana.
« Nous voulons impulser l’éducation inclusive, non seulement au Cameroun, mais au-delà de notre pays », indique COCO Bertin.
Cette ouverture régionale souligne le caractère transversal de la problématique. Dans plusieurs pays africains, l’inclusion des personnes handicapées demeure confrontée à des défis similaires : insuffisance de personnel spécialisé, accessibilité limitée, manque de matériels adaptés et persistance des préjugés.

Douze mois pour aller plus loin
La formation achevée par cette promotion était une session renforcée de deux mois. Le dispositif prévoit toutefois un parcours de douze mois.
« La formation, normalement, dure 12 mois. À partir du mois de septembre, nous voulons accueillir un grand nombre d’apprenants venant de partout pour renforcer leurs capacités », explique COCO Bertin.
L’ambition affichée est de contribuer progressivement à la constitution d’un vivier d’enseignants qualifiés capables d’accompagner les écoles dans leur démarche inclusive.
Pour les défenseurs des droits des personnes handicapées, la question sera désormais celle de la continuité : comment transformer ces formations en changements durables dans les salles de classe ?

Faire de l’inclusion une obligation de résultat
La cérémonie de remise des attestations aura donc été bien plus qu’un moment symbolique pour les 16 nouveaux apprenants.
Elle met en lumière un impératif qui dépasse la seule formation professionnelle : faire du droit à l’éducation une réalité pour les enfants et les jeunes, quelle que soit leur situation de handicap ou leur profil d’apprentissage.
Le braille, la langue des signes, l’informatique spécialisée ou encore la pédagogie différenciée ne sont pas de simples compétences supplémentaires pour les enseignants. Ce sont des outils d’égalité des chances.
Reste maintenant à multiplier les formations, renforcer les établissements, sensibiliser les communautés et combattre les discriminations.
Car une école qui accueille un enfant handicapé sans lui donner les moyens d’apprendre n’est pas encore pleinement inclusive.
L’enjeu, désormais, est de passer de l’inclusion proclamée à l’inclusion vécue.
Judith Ndongo Ngoubè
