« Il fait chaud, il a soif. » Cette idée, profondément ancrée dans de nombreuses familles, conduit encore certains parents à donner de l’eau aux nourrissons bien avant l’âge recommandé. Pourtant, les données scientifiques sont sans équivoque : jusqu’à six mois, le lait maternel couvre à lui seul tous les besoins hydriques du bébé. À l’occasion du café média organisé par l’UNICEF Cameroun dans le cadre de la Semaine mondiale de l’allaitement maternel, lancée le 31 juillet 2026, Estelle Mahop, chef du Bureau des interventions nutritionnelles à la Direction de la Promotion de la Santé au Ministère de la Santé Publique, a expliqué pourquoi cette pratique, souvent perçue comme bienveillante, peut avoir des conséquences graves sur la santé du nourrisson
Dans plusieurs communautés, offrir de l’eau à un bébé est considéré comme un geste naturel, surtout lorsque les températures sont élevées. Pourtant, cette habitude va à l’encontre des recommandations des autorités sanitaires, qui préconisent un allaitement maternel exclusif pendant les six premiers mois de vie.

Pour Estelle Mahop, cette recommandation repose sur des preuves scientifiques solides.
« Nous nous sommes rendus compte, avec la dernière Enquête Démographique de Santé de 2018 que l’eau est introduite très précocement dans l’alimentation des bébés de moins de six mois. L’eau n’est pas nécessaire, même à 45°, pour un nourrisson de moins de six mois, parce que le lait maternel contient à 80% de l’eau. Le lait de début de tétée est un lait qui contient beaucoup d’eau et il sert à étancher la soif du bébé, tandis que le lait de fin de tétée qui est généralement plus lourd et plus épais apporte les nutriments nécessaires au développement harmonieux du nourrisson jusqu’à six mois », souligne-t-elle.

Donner de l’eau réduit les tétées… et la production de lait
L’un des premiers effets de l’administration d’eau est la diminution de la fréquence des tétées. Or, la production de lait maternel dépend directement de la stimulation des seins par la succion du nourrisson.
Lorsque le bébé boit de l’eau, il ressent plus rapidement une sensation de satiété, tète moins et stimule moins la production de lait. À terme, cette baisse peut compromettre la poursuite d’un allaitement exclusif.
« La consommation d’eau va réduire les tétées. Comment ? Pourquoi ? L’eau remplit l’estomac du bébé. Il faut savoir qu’autour de lui, le nourrisson a un tout petit estomac qui se remplit très vite. Il a un tout petit estomac, et l’eau va donc diminuer la fréquence des tétées et entraîner une baisse de production de lait chez la mère. On dit souvent que la mère, plus tu mets le bébé au sein, plus tu produits. Le sein est un peu comme une usine : lorsque la demande augmente, la production également suit. Et donc, si le bébé demande moins de sein parce qu’il est tout le temps en train de boire de l’eau, ta production également va diminuer, et donc il va réduire sa quantité ».
Un risque accru d’infections et de malnutrition
L’experte rappelle également que l’eau donnée au nourrisson n’est pas toujours exempte de germes. Même lorsqu’elle paraît propre, elle peut être contaminée lors du transport, du stockage ou de sa préparation.
L’introduction précoce de l’eau augmente ainsi le risque de diarrhées et d’autres infections digestives, qui demeurent une cause importante de morbidité chez les jeunes enfants.
À cela s’ajoute un risque nutritionnel : en occupant une partie de l’estomac du nourrisson, l’eau remplace un lait riche en énergie, en protéines, en vitamines et en anticorps.
« Combien de familles ont accès à une eau potable et de bonne qualité ? On dit que le bébé a soif, on prend l’eau, on donne au bébé. Combien de familles ont accès à une eau potable, à une eau de qualité ? Et je ne parle pas des eaux minérales, parce que beaucoup ont tendance à croire que les eaux minérales sont les meilleures. Eux, non. Les eaux minérales ne sont pas les meilleures pour le bébé. Pas du tout », explique-t-elle.
Le danger méconnu de l’intoxication hydrique
Au-delà des infections, Estelle Mahop attire l’attention sur un risque encore peu connu : l’intoxication hydrique.
Les reins d’un nourrisson de moins de six mois étant encore immatures, un apport excessif d’eau peut perturber l’équilibre des sels minéraux dans l’organisme, notamment le sodium. Cette situation peut entraîner une hyponatrémie, responsable de symptômes parfois sévères.
« L’eau peut être contaminée et provoquer des diarrhées, des infections intestinales, et déshydrater sévèrement le nourrisson. Et l’eau également peut causer, à la longue, en grande quantité, une hyponatrémie », précise Estelle Mahop.

Informer pour sauver des vies
Au-delà des recommandations médicales, le véritable défi reste celui de l’information. Les habitudes familiales et certaines croyances continuent de concurrencer les messages de santé publique.
Le café média organisé par l’UNICEF Cameroun a justement rappelé le rôle essentiel des journalistes dans la diffusion d’informations fiables et accessibles. Expliquer que le lait maternel hydrate parfaitement un nourrisson, démonter les idées reçues et relayer les conseils des professionnels de santé constituent autant d’actions susceptibles de réduire les risques pour les enfants.
Car protéger un nourrisson ne consiste pas à lui donner davantage, mais à lui donner ce dont il a réellement besoin. Durant les six premiers mois de sa vie, ce besoin porte un seul nom : le lait maternel.
Judith Ndongo Ngoubè
