Réunis le 2 octobre 2026 à Yaoundé dans le cadre du dialogue inclusif initié par Africa Lobby et le Mouvement Give Back to Mama, consacré à la famille, à l’identité camerounaise et à la prévention des violences, des représentants des autorités traditionnelles et religieuses, de la société civile et des groupes de survivants ont adopté une série d’engagements. La Déclaration de Yaoundé appelle notamment à renforcer les mécanismes de protection, revoir certaines pratiques coutumières, mieux prévenir le contrôle coercitif et impliquer davantage les hommes dans la lutte contre les féminicides et les violences domestiques.
Le dialogue inclusif organisé à Yaoundé a placé la famille au cœur de la réflexion sur la cohésion sociale et la prévention des violences.
Dans leur déclaration, les participants considèrent que la stabilité de la famille est intimement liée à la protection de la société, à l’identité nationale et au bien-être des communautés.
Mais cette institution est aujourd’hui confrontée à de multiples pressions : évolutions des normes sociales et coutumières, difficultés économiques, problèmes de santé mentale, tensions relationnelles et violences domestiques.
Pour les participants, ces réalités imposent de dépasser les approches ponctuelles pour construire une véritable stratégie de prévention.
Féminicides : « un grand écart préventif » à combler
La déclaration reconnaît la persistance de la violence domestique, des abus et du contrôle coercitif, présenté comme l’un des mécanismes pouvant enfermer les victimes dans des relations de domination.
Les participants appellent ainsi à une approche qui ne se limite pas à la prise en charge des victimes après les violences.
L’objectif affiché est de combler le déficit de prévention, tout en maintenant des mécanismes solides de protection et d’accompagnement des survivantes.
« La protection des survivants » doit aller de pair avec le traitement des « dynamiques institutionnelles et relationnelles ».
La déclaration insiste également sur la nécessité d’aligner les cadres nationaux sur les engagements internationaux du Cameroun en matière de lutte contre les discriminations et les violences faites aux femmes.
Axe 1 : réformer les cadres juridiques et coutumiers
Le premier axe stratégique porte sur les structures légales, coutumières et communautaires.
Les participants souhaitent notamment favoriser une meilleure harmonisation entre les régimes juridiques nationaux et certaines pratiques coutumières afin de réduire les obstacles institutionnels à l’accès à la justice.
Parmi les engagements figure également la volonté de renforcer les mécanismes de signalement des violences domestiques et des homicides.
La déclaration propose par ailleurs de faire évoluer le rôle des autorités traditionnelles.
L’idée est claire : les leaders traditionnels ne doivent plus être de simples témoins ou médiateurs passifs, mais devenir des acteurs de prévention et de protection.
Axe 2 : éduquer autrement les garçons
Le deuxième axe s’attaque aux racines culturelles de la violence.
Les participants veulent développer des programmes éducatifs consacrés notamment à la masculinité, à l’enfance et à l’adolescence des garçons, avec l’objectif de construire dès le plus jeune âge des modèles de comportement qui ne reposent pas sur l’agression, la domination ou la violence.
Cette orientation vise également à déconstruire certains stéréotypes liés au genre.
L’éducation apparaît ainsi comme un outil central de prévention des violences futures.
Santé mentale : lever les tabous, y compris chez les hommes
La déclaration accorde une place particulière à la santé et au bien-être mental.
Les participants appellent à combattre les tabous qui empêchent les femmes et les hommes de rechercher de l’aide, tout en développant des dispositifs capables de prendre en compte les besoins spécifiques des survivants masculins.
Mais cette prise en compte doit, précisent-ils, se faire « sans diluer les voies de protection vitales pour les femmes et les filles ».
Une formulation qui traduit la volonté d’adopter une approche inclusive tout en conservant la priorité accordée à la protection des personnes particulièrement exposées aux violences basées sur le genre.
Axe 3 : revoir coutumes, mariage et pratiques sociales
Le troisième axe appelle à une révision approfondie des mécanismes sociaux qui entourent le mariage, les coutumes, les pratiques matrimoniales et la sélection des partenaires.
Les participants proposent des évaluations institutionnelles de ces pratiques afin d’identifier celles qui peuvent contribuer à maintenir des rapports de domination ou à fragiliser les personnes vulnérables.
La déclaration préconise également l’institutionnalisation de protocoles d’évaluation des risques liés au contrôle coercitif, notamment dans les secteurs de la santé et des services sociaux.
L’objectif est de pouvoir détecter plus tôt les situations dangereuses et orienter les victimes vers les dispositifs appropriés.
Axe 4 : mobiliser les communautés religieuses
Le quatrième axe concerne les espaces spirituels et les communautés confessionnelles.
Les participants veulent créer davantage d’espaces de dialogue au sein des communautés religieuses afin que les responsables spirituels puissent devenir des acteurs de plaidoyer pour la protection contre les abus domestiques et émotionnels.
La réflexion porte également sur les liens entre dépendance financière, contrôle économique et violences au sein des familles.
L’autonomisation économique et la promotion de modèles familiaux non violents sont ainsi présentées comme des éléments de prévention.
Une stratégie nationale de prévention à construire
Au terme des échanges, les participants ont exprimé leur volonté de poursuivre le travail autour de plusieurs outils : finalisation d’un glossaire commun, élaboration d’un cadre de coopération, mise en place d’un outil multisectoriel d’évaluation des risques et préparation d’une stratégie nationale de prévention chiffrée des violences basées sur le genre et des violences familiales.
L’ambition est de faire de la déclaration un document de référence pour les différents secteurs concernés.
« Quand il y a une vision, il y a une provision ».
Cette phrase prononcée à la clôture résume, dans un registre plus symbolique, la volonté des participants de transformer les engagements annoncés en actions concrètes.
« C’est fini avec cette rhétorique »
L’un des moments les plus marquants de la clôture a été l’appel à une implication plus forte des hommes.
Le discours final rejette notamment l’idée selon laquelle la lutte contre les violences faites aux femmes serait une cause portée uniquement par les femmes.
« C’est fini avec cette rhétorique où on continue de parler et de dire que les femmes crient pour leurs propres droits ».
Le message est celui d’une responsabilité collective : hommes et femmes, autorités, communautés religieuses, leaders traditionnels, société civile et institutions doivent prendre part à la prévention.
La lutte contre les féminicides ne peut donc plus être pensée comme une affaire exclusivement féminine, mais comme un enjeu de société qui exige l’engagement de tous.
« Nous reviendrons sur le 2 octobre »
La Déclaration de Yaoundé entend ainsi marquer le début d’un processus plutôt que l’aboutissement d’une réflexion.
Les participants ont exprimé leur volonté de voir cette journée devenir un point de départ pour des réformes, des programmes éducatifs, une meilleure coordination des acteurs et une stratégie nationale de prévention.
Avec une conviction exprimée lors de la clôture : les décisions prises aujourd’hui doivent être suffisamment concrètes pour que les générations futures puissent se souvenir de ce qui aura été entrepris.
Le défi est désormais de transformer la déclaration en actes.
Judith Ndongo Ngoubè
