-

Féminicides au Cameroun : Et si le mal venait aussi de la crise de la famille ?

À Yaoundé, le dialogue inclusif sur la famille a réuni, le 2 octobre, différents acteurs autour d’une préoccupation devenue majeure : comment mettre fin aux féminicides tout en reconstruisant la famille et l’identité camerounaise ? Organisée sous l’égide de Africa Lobby et du Mouvement Give Back to Mama, dans le cadre du projet Coffee, Think, Talk and Act (CTT-A), la rencontre a privilégié une approche qui se veut plus profonde que la seule sensibilisation : comprendre les causes, interroger les modèles familiaux et culturels, renforcer les mécanismes de prévention et de sanction.

Pour Samuel Ervé Mandeng, promoteur du Mouvement Give Back to School, la lutte contre les féminicides ne saurait être considérée comme la seule responsabilité des pouvoirs publics ou du ministère en charge de la femme et de la famille.

Selon lui, la persistance du phénomène impose une mobilisation collective, y compris les camerounais de l’extérieur. L’enjeu est de rechercher les causes profondes du problème et de construire des réponses qui puissent être pensées et appropriées aussi bien au Cameroun qu’au sein des communautés camerounaises à l’étranger.

Deux questions reviennent donc comme des axes majeurs : la crise de la famille et la crise de l’identité.

« La famille est en crise. Donc il faut résoudre le problème de la famille », selon lui.

Il invite ainsi à revisiter la notion même d’identité camerounaise. Pour lui, connaître son identité ne se limite pas aux signes extérieurs ou aux appartenances communautaires : cela suppose également de connaître les valeurs culturelles et les responsabilités qui structurent la vie collective.

« Il y a des féminicides invisibles »

L’un des points forts de son intervention réside dans l’élargissement de la notion de féminicide. Au-delà des femmes tuées physiquement, il évoque les violences qui détruisent progressivement des femmes sans nécessairement conduire immédiatement à leur mort.

« Il y a des féminicides invisibles », révèle-t-il.

Violences psychologiques, domination, violences au sein du couple ou de la famille : autant de réalités qui, selon cette approche, doivent être prises en compte dans le diagnostic.

Cette lecture conduit également à placer les hommes au cœur de la réflexion. Non pas dans une logique d’affrontement entre les sexes, mais dans une démarche de responsabilité partagée.

« Ce n’est pas un combat pour les hommes contre les femmes, mais les hommes qui travaillent ensemble en tant qu’équipe avec les femmes ».

Pour le Coordonnateur du dialogue, Nfinyo Mabu, l’école peut également jouer un rôle déterminant dans cette reconstruction, notamment à travers une transmission pédagogique des valeurs, de l’identité et des rapports sociaux.

« Un bon diagnostic est 50 % de la cure »

Le coordonnateur du dialogue insiste sur la nécessité de dépasser la seule logique de sensibilisation. Pour lui, la rencontre du 2 octobre constitue d’abord un espace de prise de conscience et de réflexion destiné à faire émerger des propositions susceptibles d’alimenter les politiques publiques.

L’objectif n’est pas nécessairement de prétendre disposer immédiatement d’une solution définitive, mais de créer les conditions d’un diagnostic collectif.

« Je ne peux pas vous donner les résultats de ce qu’on peut attendre, mais ce qu’il y a, c’est que c’est déjà une prise de conscience », déclare Nfinyo Mabu.

Les réflexions engagées doivent ainsi permettre d’identifier des pistes concrètes susceptibles de contribuer à réduire les féminicides et, plus largement, les violences faites aux femmes.

La question de la justice est également évoquée : l’existence de mécanismes légaux efficaces et l’application des sanctions peuvent participer à la prévention et à la dissuasion.

L’approche proposée se veut donc multidimensionnelle : pédagogique, académique, sociologique, religieuse et juridique.

« Le féminicide est un problème plus profond dans la société »

Le chef traditionnel Guy Tsala Ndzomo invite pour sa part à replacer la question des féminicides dans un contexte plus large. Il fait remarquer qu’« En fait, c’est un problème plus profond dans la société, c’est la violence dans la société »

Son analyse part d’un constat : avant même que la question des féminicides ne s’impose dans le débat public, une progression des violences et des assassinats était déjà perceptible dans la société.

Dès lors, traiter uniquement les féminicides sans interroger les mécanismes généraux de la violence pourrait, selon cette lecture, laisser intactes certaines causes profondes du phénomène.

La réflexion doit donc porter sur l’évolution de la société camerounaise : où se situent les ruptures ? Quelles valeurs se sont fragilisées ? Quels facteurs favorisent la banalisation de la violence ? Et comment reconstruire des mécanismes de régulation au sein de la famille et de la communauté ?

De la sensibilisation au diagnostic

Les réflexions convergent sur un point essentiel : la lutte contre les féminicides ne peut se limiter à des campagnes ponctuelles de sensibilisation.

La rencontre de Yaoundé a ainsi mis en avant la nécessité de diagnostiquer les causes, d’impliquer les hommes et les femmes, de renforcer l’éducation, de réinterroger les valeurs familiales et culturelles et de réfléchir à l’efficacité des mécanismes de justice.

Cette démarche rejoint l’ambition affichée par les organisateurs du dialogue : créer un espace où responsables communautaires, acteurs de la société civile, leaders traditionnels, femmes et hommes peuvent confronter leurs expériences et dégager des pistes d’action.

Reconstruire la famille pour mieux prévenir les violences

Au-delà du terme « féminicide », c’est finalement la question de la famille qui se retrouve au centre des échanges.

Prévenir les violences extrêmes suppose également de s’intéresser aux violences qui les précèdent, aux rapports de pouvoir dans les foyers, à l’éducation des enfants, à la transmission des valeurs et aux représentations des rôles des hommes et des femmes.

Le dialogue inclusif du 2 octobre à Yaoundé aura donc surtout posé une question de fond : comment reconstruire les mécanismes familiaux, culturels, éducatifs, sociaux et institutionnels capables de prévenir la violence avant qu’elle ne devienne irréversible ?

Une question qui appelle désormais des propositions concrètes et, surtout, leur mise en œuvre.

Judith Ndongo Ngoubè

Publications similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *