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Samuel Ervé Mandeng : « Le féminicide visible n’est que la pointe de l’iceberg »

Féminicides, violences conjugales, crise de la famille, transmission des comportements violents, responsabilité de l’État et rôle de la société civile : Samuel Ervé Mandeng appelle à dépasser la seule dénonciation des violences faites aux femmes pour s’attaquer à leurs racines culturelles et familiales. Pour cet expert engagé auprès des communautés africaines, les féminicides visibles ne représenteraient que la partie émergée d’un phénomène beaucoup plus vaste, comprenant des violences physiques, psychologiques et sociales qui restent largement non documentées. À l’approche d’une réflexion annoncée autour de la famille et de l’identité au Cameroun, il livre à Mouaye-info.com son analyse et plaide pour une véritable reconstruction des mécanismes d’accompagnement familial et communautaire.

Mouaye-info.com : Vous faites une distinction entre les féminicides visibles et ce que vous appelez les « féminicides invisibles ». Que voulez-vous dire par là ?

Samuel Ervé Mandeng : Lorsqu’on parle de féminicide, on pense généralement à une femme qui est décédée. C’est le féminicide visible, celui que l’on peut constater et comptabiliser. Mais il existe une autre réalité beaucoup plus difficile à mesurer : celle des femmes qui sont encore physiquement présentes, mais qui, psychologiquement, socialement ou émotionnellement, ne vivent plus réellement.

Ce sont des femmes qui ont parfois subi pendant des années des violences, des traumatismes, des humiliations ou des maladies liées à leur environnement. Elles sont là physiquement, mais elles ont perdu une partie d’elles-mêmes. Elles ne savent plus dire non, elles ne savent plus se définir, elles ne savent plus exprimer ce qu’elles veulent ou ce qu’elles refusent.

C’est pour cela que je considère que le féminicide visible n’est que la pointe de l’iceberg. Nous devons nous intéresser à tout ce qui se trouve sous cette pointe.

Mouaye-info.com : Selon vous, que révèle la multiplication des féminicides sur notre société ?

Samuel Ervé Mandeng : Elle doit nous interpeller sur l’état de notre société. Le féminicide est un indicateur. Il nous permet de regarder plus profondément la crise de la famille et, plus largement, la crise de l’identité familiale.

Nous ne devons pas simplement attendre qu’une femme meure pour réagir. Il faut comprendre ce qui conduit à cette violence, comment elle est transmise, comment elle est tolérée et pourquoi certaines victimes restent silencieuses.

Le problème est aussi culturel. Lorsque certaines pratiques violentes sont répétées au sein d’une famille pendant plusieurs générations, elles finissent par être considérées comme normales. C’est là que nous devons intervenir.

Mouaye-info.com : Vous évoquez justement une transmission familiale de la violence. Comment se manifeste-t-elle ?

Samuel Ervé Mandeng : J’ai eu à recevoir, au Canada, une famille issue de la communauté africaine. Un jeune homme battait sa femme. Nous lui avons demandé pourquoi il se comportait ainsi. Sa réponse a été extrêmement révélatrice : son père battait sa mère et, pour lui, c’était donc une manière normale de fonctionner dans le couple.

Autrement dit, ce qu’il avait observé dans son enfance était devenu une référence comportementale.

Il faut comprendre que lorsqu’une action est répétée, elle peut devenir une habitude. Une habitude répétée peut devenir un comportement, puis une coutume. Et lorsqu’une coutume s’installe durablement, elle peut finir par être perçue comme une norme.

C’est pourquoi nous devons travailler sur la culture familiale et sur ce que nous transmettons aux enfants.

Mouaye-info.com : Mais peut-on réellement parler de « culture » de la violence ?

Samuel Ervé Mandeng : Dans certains milieux, certaines pratiques violentes peuvent effectivement être banalisées ou transmises comme des comportements considérés comme normaux. C’est précisément ce qu’il faut déconstruire.

Il ne s’agit pas de dire que toutes les familles fonctionnent ainsi. Mais lorsque la violence devient répétitive et qu’elle n’est pas remise en cause, elle finit par s’ancrer dans les mœurs de certains groupes ou de certaines familles.

Il faut donc créer d’autres modèles. L’enfant doit apprendre très tôt ce qu’est le respect, quels sont ses droits, quels sont ses devoirs et surtout quelles sont les limites qu’il ne doit jamais franchir envers l’autre.

Mouaye-info.com : Quel rôle la famille devrait-elle jouer dans la prévention des violences conjugales ?

Samuel Ervé Mandeng : La famille devrait être le premier espace de prévention. Mais aujourd’hui, elle n’est pas toujours structurée pour cela.

Lorsqu’un jeune couple rencontre une difficulté, on se tourne souvent vers un aîné : un oncle, une tante, une personne respectée parce qu’elle a les cheveux blancs et qu’elle possède une certaine expérience. Mais l’expérience ne suffit pas toujours.

Donner un conseil dans une situation familiale complexe nécessite aussi une méthodologie, une capacité d’écoute, une connaissance des mécanismes psychologiques et sociaux en jeu.

Nous devons donc professionnaliser davantage l’accompagnement familial sans pour autant détruire le rôle des aînés.

Mouaye-info.com : Vous estimez également que les mécanismes traditionnels d’encadrement sont insuffisants. Pourquoi ?

Samuel Ervé Mandeng : Dans certaines communautés, il n’existe pas suffisamment de structures intermédiaires capables de prendre en charge les conflits familiaux avant qu’ils ne deviennent graves.

Lorsqu’un problème survient, les possibilités sont souvent limitées : la famille, parfois la chefferie traditionnelle, puis la police ou la gendarmerie et, éventuellement, la justice.

L’État a évidemment un rôle essentiel à jouer. Mais entre la famille et les institutions étatiques, il faut développer des structures communautaires capables d’écouter, d’orienter, de prévenir et d’accompagner.

Mouaye-info.com : Pourtant, au Canada et dans d’autres pays, les structures d’accompagnement sont nombreuses. Que manque-t-il au Cameroun ?

Samuel Ervé Mandeng : Nous devons d’abord développer cette culture de l’accompagnement.

Il existe de nombreuses associations au Cameroun, mais toutes ne sont pas nécessairement orientées vers la prévention et la prise en charge des violences familiales. Il faut davantage d’organisations communautaires spécialisées, de cellules d’écoute, de programmes d’éducation et de dispositifs d’accompagnement.

Il ne faut pas seulement créer des associations pour rechercher des financements. La société civile doit aussi être organisée autour de véritables missions sociales.

Mouaye-info.com : Vous insistez beaucoup sur la nécessité d’évaluer les actions menées contre les violences faites aux femmes. Pourquoi ?

Samuel Ervé Mandeng : Une action ne peut pas être jugée uniquement à partir de sa visibilité.

Il faut savoir quel est son objectif, quelles populations elle veut atteindre, quels résultats elle recherche et comment ces résultats seront évalués.

Sinon, on risque de rester dans le slogan, dans la communication ou dans la recherche de visibilité. Une campagne peut être très médiatisée et avoir pourtant peu d’effets sur le terrain.

Il faut donc des programmes avec des objectifs précis, des indicateurs, des mécanismes d’évaluation et un suivi dans le temps.

Mouaye-info.com : Vous mettez également en garde contre le « copier-coller » des modèles étrangers. Pourquoi ?

Samuel Ervé Mandeng : Parce qu’une bonne pratique ne signifie pas nécessairement qu’on doit reproduire exactement le système qui existe ailleurs.

Je préfère parler d’imitation intelligente. On peut apprendre de ce qui fonctionne dans d’autres sociétés, comprendre leur méthodologie et ensuite l’adapter à nos réalités.

J’ai moi-même appris auprès de structures qui ont développé des mécanismes d’accompagnement. Mais lorsqu’on revient au Cameroun, on découvre d’autres réalités culturelles, sociales et familiales.

Il faut donc apprendre ailleurs, mais contextualiser ici.

Mouaye-info.com : Dans cette lutte, quelle doit être la place de l’État ?

Samuel Ervé Mandeng : L’État a une responsabilité majeure. Il doit définir le cadre légal, mettre en place des politiques publiques, soutenir les mécanismes de prévention et garantir la protection des victimes.

Mais l’État ne peut pas tout faire seul.

La société civile, les familles, les communautés, les professionnels de santé, les psychologues, les éducateurs, les leaders communautaires et les organisations sociales doivent également jouer leur rôle.

La question est donc celle de la complémentarité entre l’État et la société.

Mouaye-info.com : Vous estimez aussi que le cadre légal doit être davantage connu de la population.

Samuel Ervé Mandeng : Absolument. Une règle n’est réellement dissuasive que lorsqu’elle est connue et comprise.

Si les citoyens ne connaissent pas leurs droits, s’ils ne savent pas quelles protections existent ou quelles conséquences peuvent découler de certains comportements, la loi perd une partie de son effet préventif.

Il faut donc mieux informer les familles et les citoyens sur les droits, les devoirs et les mécanismes disponibles lorsqu’une personne est victime de violence.

Mouaye-info.com : Vous appelez à « reconstruire la famille ». Que signifie concrètement cette reconstruction ?

Samuel Ervé Mandeng : Il faut pouvoir parler de la famille de manière structurée.

Nous devons nous demander : qu’est-ce qu’un enfant doit apprendre à tel âge ? Quels sont ses droits ? Quels sont ses devoirs ? Comment apprend-il à respecter l’autre ? Comment apprend-il à gérer les conflits ? Comment apprend-il à vivre dans un couple ?

Il faut aussi déconstruire certaines conceptions selon lesquelles la violence serait un moyen acceptable de résoudre un conflit.

La famille doit redevenir un espace d’éducation, de protection et de transmission de valeurs.

Mouaye-info.com : Vous annoncez justement une réflexion autour de la famille et de l’identité. Quel en est l’objectif ?

Samuel Ervé Mandeng : Nous travaillons avec un groupe d’experts sur une réflexion autour de la famille et de l’identité au Cameroun.

Une première rencontre de réflexion est annoncée pour le 2 octobre, à la Fondation Tandeng Muna, autour de ces questions. L’objectif est de réunir différents profils et de croiser les expertises afin de réfléchir aux réponses que nous pouvons apporter aux crises qui touchent la famille.

Nous envisageons également, en décembre, un symposium consacré à la famille et à l’identité, avec notamment une réflexion plus large sur la question des féminicides.

L’idée est de ne pas simplement dénoncer, mais de réfléchir à des solutions structurées.

Mouaye-info.com : Vous souhaitez donc que les féminicides soient davantage documentés.

Samuel Ervé Mandeng : Oui. Il faut d’abord les identifier et les documenter.

On parle beaucoup des cas qui aboutissent à un décès. Mais je souhaite que nous nous intéressions aussi aux femmes victimes de violences qui ne les dénoncent pas, aux femmes traumatisées, aux femmes qui ont perdu confiance en elles, qui ne savent plus s’affirmer ou qui vivent avec les conséquences psychologiques de violences anciennes.

Cela suppose de renforcer l’écoute et l’accompagnement psychologique.

Mouaye-info.com : Vous pensez que les chiffres des féminicides pourraient encore augmenter ?

Samuel Ervé Mandeng : Il est possible que les chiffres augmentent à mesure que les mécanismes de détection et de comptabilisation deviennent plus efficaces. Mais il faut surtout comprendre que les chiffres disponibles ne permettent pas nécessairement de mesurer toute l’ampleur des violences qui restent cachées.

C’est pourquoi je parle d’éveil. Nous sommes encore largement dans la sensibilisation. La véritable étape sera celle du traitement du problème : prévention, accompagnement, éducation, prise en charge et évaluation.

Mouaye-info.com : Vous dites aussi que la question de l’identité de la femme est centrale. Comment comprendre cela ?

Samuel Ervé Mandeng : Une femme doit pouvoir connaître sa valeur, ses droits, ses limites et sa capacité à s’affirmer.

Lorsqu’une personne ne sait plus dire « je veux » ou « je ne veux pas », lorsqu’elle n’arrive plus à se définir, cela peut être le signe de violences ou de traumatismes profonds.

C’est pourquoi les psychologues et les professionnels de l’accompagnement doivent être pleinement intégrés à cette réflexion.

Une société doit permettre à ses membres de vivre, mais aussi de vivre dignement.

Mouaye-info.com : Et quelle place accordez-vous à l’homme dans cette reconstruction ?

Samuel Ervé Mandeng : L’homme doit également connaître sa valeur et sa responsabilité.

Nous devons apprendre à l’homme quelle est sa place à côté de la femme et apprendre à la femme quelle est sa place à côté de l’homme, sans enfermer l’un ou l’autre dans des rôles qui légitimeraient la domination ou la violence.

Il faut aussi sortir de certaines pressions sociales. Réussir dans la vie ne signifie pas nécessairement avoir un conjoint. La société doit pouvoir accepter différentes trajectoires de vie.

Nous devons donc revoir certains stéréotypes qui ne correspondent plus nécessairement aux réalités actuelles.

Mouaye-info.com : Quel message adressez-vous finalement aux pouvoirs publics et à la société civile ?

Samuel Ervé Mandeng : Je dirais qu’il faut passer de l’émotion à l’organisation.

Il faut condamner les féminicides, mais il faut aussi les identifier, les documenter et comprendre leurs causes. Il faut renforcer les mécanismes d’écoute et d’accompagnement. Il faut travailler sur l’éducation familiale et la transmission des comportements.

L’État doit agir, mais la société civile doit aussi se structurer.

Nous devons arrêter de considérer chaque drame comme un événement isolé. Derrière chaque cas, il faut chercher les mécanismes familiaux, culturels et sociaux qui ont permis que la violence s’installe.

Le féminicide doit donc devenir un signal d’alarme qui nous oblige à regarder la société dans son ensemble.

Mouaye-info.com : En définitive, quel est le combat que vous voulez porter ?

Samuel Ervé Mandeng : Reconstruire.

Reconstruire la famille, reconstruire les mécanismes communautaires d’accompagnement, reconstruire l’éducation et reconstruire notre manière de parler des rapports entre les hommes et les femmes.

Nous ne devons pas seulement nous lever lorsque la femme est morte. Nous devons agir avant.

Parce que si nous attendons le dernier acte pour réagir, nous aurons toujours un temps de retard.

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