Elles constituent le pilier silencieux de la production au Cameroun. Pourtant, les femmes restent largement invisibles, vulnérables et marginalisées dans une filière en pleine mutation. Une étude menée par le Centre pour l’Environnement et le Développement (CED) et l’ONG Fern révèle comment le Règlement de l’Union Européenne contre la Déforestation et la dégradation des forêts (RDUE) pourrait, s’il est bien appliqué, devenir un levier de reconnaissance et de protection pour cette main-d’œuvre essentielle
Dans les zones cacaoyères camerounaises, la production repose de plus en plus sur les femmes. Selon l’étude du CED et de Fern, les femmes âgées de 25 à 45 ans constituent le noyau actif de la production de cacao, intervenant à presque toutes les étapes : entretien des cacaoyères, récolte, fermentation et séchage.
Malgré cette implication centrale, leur travail reste peu reconnu, tant dans les statistiques officielles que dans les processus de décision au sein des ménages, des coopératives et de la chaine de valeur.

Insécurité foncière : 87% des productrices concernées
L’un des obstacles majeurs identifiés est l’insécurité foncière généralisée. L’étude révèle que 87% des femmes productrices de cacao sont en situation d’insécurité foncière, travaillant sur des terres qui ne leur appartiennent pas légalement.
Cette précarité limite leur capacité à investir, à accéder au crédit et à bénéficier des dispositifs de certification ou de traçabilité exigés par les marchés internationaux, notamment dans le cadre du RDUE.
Revenus du cacao : une forte asymétrie au détriment des femmes
Alors que les femmes assurent une part essentielle du travail productif, la gestion des revenus demeure largement contrôlée par les hommes. Dans de nombreux ménages, seuls 20 à 30% des revenus du cacao sont consacrés aux dépenses domestiques, souvent assumées par les femmes elles-mêmes.
Cette asymétrie renforce leur dépendance économique et limite leur pouvoir de décision, malgré leur contribution déterminante à la production.

Femmes autochtones Baka : une vulnérabilité exacerbée
La situation est encore plus préoccupante pour les femmes autochtones, notamment les Baka, confrontées à une double, voire triple marginalisation : en tant que femmes, autochtones et travailleuses agricoles précaires.
Leur accès à la terre, aux informations, aux programmes de soutien et aux instances de gouvernance de la filière reste extrêmement limité, les exposant davantage aux risques d’exclusion liés aux nouvelles internationales.

Le RDUE, un cadre encore largement méconnu
L’étude met en évidence une méconnaissance préoccupante du RDUE : 68% des femmes interrogées déclarent n’en avoir jamais entendu parler. Cette situation constitue un risque majeur, car le RDUE impose des exigences strictes en matière de traçabilité, de légalité foncière et de durabilité environnementale.
Sans information ni accompagnement ciblé, les femmes pourraient être exclues des chaînes d’approvisionnement formelles, alors même qu’elles en constituent le maillon essentiel.
« Les femmes sont un acteur central. On n’aurait pas la production actuelle si les femmes n’étaient pas impliquées. Mais on a constaté que dans la filière d’une manière générale, cette place d’acteur central se dissout en quelque sorte au fur et à mesure qu’on approche du moment de la perception des revenus, où l’homme recommence à jouer un rôle central dans le partage des revenus. La production de cacao est un amplificateur de la marginalisation. Plus elles produisent du cacao, plus elles courent le risque d’être marginalisées parce qu’il y-a une incitation financière à les marginaliser à ce moment-là. C’est ce qu’on a constaté sur le terrain », explique Dr Samuel Nguiffo, Secrétaire général du CED.

Faire du RDUE un levier d’inclusion et de justice
Malgré ces défis, le RDUE peut devenir un outil de transformation positive, à condition d’intégrer une approche sensible au genre. L’étude du CED et de Fern recommande d’inclure impérativement dans la transition celles qui portent déjà la filière aujourd’hui. On comprend par-là la reconnaissance formelle du rôle des femmes dans la chaîne de valeur du cacao, l’amélioration de l’accès des femmes à la sécurisation foncière, des campagnes d’information et de formation sur le RDUE ciblant spécifiquement les femmes, l’inclusion des femmes, y compris autochtones, dans les coopératives et les instances de gouvernance, ainsi qu’un rééquilibrage dans la gestion et le partage des revenus du cacao.
« L’objectif est de donner une visibilité à cette force importante, qui n’est pas seulement essentielle pour que nous en Europe puissions manger du chocolat, mais aussi c’est une actrice déterminante pour l’économie du Cameroun. Son action mérite donc d’être visible, mais aussi il y’a nécessité d’une reconnaissance des problèmes spécifiques liés aux femmes qui méritent d’être adressés lorsqu’on discute de la mise en œuvre du RDUE », souligne Indra Van Gisbergen, Responsable de la campagne Forêts et Consommation à Fern.
Pour une filière cacao durable et équitable
A l’heure où le Cameroun se prépare à s’adapter aux nouvelles exigences du marché européen, la durabilité de la filière cacao ne saurait être atteinte sans une prise en compte réelle du rôle et des droits des femmes.
Reconnaitre, protéger et autonomiser cette main-d’œuvre essentielle n’est pas seulement une exigence sociale, c’est une condition clé de la visibilité économique et environnementale du cacao camerounais face aux défis du RDUE.
Judith Ndongo Ngoubè
